Etats généraux du numérique à l’école: comment stimuler le lobe des valeurs républicaines ?

Novembre 2020

“Il faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force, car c’est par lui que nous triompherons du mal, de l’obscurité et de la mort.” Jean Jaurès, Lettre aux instituteurs

Puisque la France fait la guerre au terrorisme moins sur le front de la grande politique internationale, que sur le front de l’école, en réaffirmant dans la salle de classe les valeurs de la République, nous posons une question qui nous taraude l’esprit: les professeurs, futurs ingénieurs pédagogiques et coach de l’école numérique, comment feront-ils pour transmettre les valeurs de la République et le “sentiment de l’infini” avec les sciences cognitives et les applis ?

Les états généraux du numérique à l’école prévus pour les 4 et 5 novembre, dans le cadre du Grenelle de l’éducation en cours, sont censés changer l’école, introduire les apports de la recherche (sciences cognitives et neurosciences) et amorcer le virage vers la révolution numérique de l’école. Nous devons nous questionner sur l’impact que l’introduction des sciences cognitives et des applications crées par des entreprises cotées en bourse aura sur l’enseignement des valeurs de la République. 

Mais sait-on ce que c’est qu’une valeur ? Peut-on l’enseigner et l’entraîner? Faut-il la transmettre ou plutôt l’éveiller dans l’autre ? Nous n’allons pas être en mesure dans ce texte de fournir une réponse qualifiée à ces questions mais tenter de partir de l’idée que les valeurs s’approchent de quelque chose de très intime dans l’être humain, de son identité même, qu’elles donnent sens à sa vie, qu’elles assurent l’unicité et la dignité de l’individu, mais qu’elles ont également une visée universelle. Elles relient plusieurs dimensions: les émotions, la raison, l’imagination.

Les tout petits face à l’univers

Le fonctionnement des touts petits nous permet une entrée dans la matière : comment s’éveille la pensée du bébé ? Le premier chapitre du livre « Critiques de l’école numérique » écrit par des experts de la petite enfance, psychologues, orthophonistes, nous donne un aperçu sur le développement de la vie mentale d’un petit enfant évoluant dans un environnement normal. 

A partir de ces textes, mais en allant un peu plus loin, on peut comparer la démarche du bébé avec celle d’un petit scientifique : mené par cette étrange impulsion inée qui est la curiosité, le bébé n’arrête pas de s’étonner sur l’univers qui l’entoure et de mener des enquêtes. Il fait des hypothèses, recherche les causes des choses et les valide par l’expérience. En explorant les objets qui l’entourent, il fait beaucoup plus qu’acquérir ou gérer des informations ou acquérir des compétences. En laissant tomber le doudou pour tester la force de la gravitation, il explore également sa propre capacité d’action sur l’univers, d’ou la joie qui accompagne ses découvertes. En plus, le petit bonhomme est un petit poète: il adore l’ambiguïté, les surprises, les jeux de cache-cache. Il aime moins l’ennui, mais celui-ci est nécessaire pour qu’il découvre sa capacité à le vaincre: grâce à sa volonté et à son imagination, il invente un jeu nouveau.

Tout ceci est possible grâce à l’appui constant de l’adulte. Dans ses premières semaines de vie, le bébé se construit par rapport au regard de sa mère, seule personne qu’il reconnaît. Alors commence un dialogue constant entre des états d’âme qui se cherchent. A travers les variations des regards, la musique des sons, les deux construisent un espace commun plein d’ambiguïtés et d’imprévisible, mais qui fait sens. Ainsi se posent les bases émotionnelles et intellectuelles du bébé. Plus tard, dans ses échanges, l’enfant aura besoin des mots, d’abord pour survivre et transmettre des informations, mais également pour transmettre des émotions et pour entrer dans cet espace riche et ambigu de la rencontre avec l’autre. Dans les jeux de découverte partagés avec les adultes, les informations échangées sont toujours liées à un sens plus grand et profond, toute découverte participe à l’échafaudage du pouvoir de sa raison et de son humanité. Dans la joie de la découverte, l’amour du bien du beau et du juste s’exprime sous sa forme la plus simple.

Les enfants face aux robots

Autisme, troubles relationnels, retard ou absence du langage, problèmes d’attention, hyperactivité touchent de plus en plus d’enfants. C’est une véritable « épidémie de trouble mentaux » causés par la surexposition aux écrans et aux programmes informatiques chez les plus petits, constate le collectif CoSe, dans le livré cité plus haut, constat partagé par de plus en plus d’orthophonistes, mais qui peine à percer la bulle des médias ou celle de nos institutions.

Un petit enfant placé seul pendant des heures, face à un écran ou face à un robot-joujou, comment se développe-t-il ? Soumis à un flot incessant de lumières, de couleurs, de sons, il a l’air, en effet, d’être apaisé. Pourtant, sa raison reste en veille et sa vie mentale et émotionnelle est réduite aux réactions inconscientes aux stimuli extérieurs. Il ne peut pas construire du sens et transmettre du sens. Il ne peut pas rencontrer l’autre avec ses ambiguïtés, faire des blagues, entrer dans l’espace poétique de dialogue avec sa mère. Il ne peut même pas s’ennuyer et explorer les ressources intérieures de sa volonté et des son imagination, car les stimuli ne lui donnent pas de répit et il n’y a pas de temps pour l‘ennui. Il risque de devenir au pire autiste, au mieux hyperactif.

Les orthophonistes lanceuses d’alerte Elsa Job-Pigeard et Carole Vanhoutte évoquent dans le même livre de petits enfants surexposés aux écrans et aux aux robots-joujoux bilingues, avec des importants retards de langage. Certains s’expriment avec « une sorte de nouvelle prosodie qui évoque tantôt l’anglais, tantôt les voix robotisées (modulations pauvres et stéréotypées) ».(1) Des enseignants du primaire constatent le phénomène de la « main papillon », c’est à dire des enfants qui viennent à l’école, mais ne peuvent pas prendre des objets dans leur main car ils effleurent trop les écrans avec des mains molles comme des papillons.(2)

La consommation trop importante d’écrans n’est pas d’un coté néfaste pour les touts petits, mais de l’autre coté bénéfique pour les adolescents. Une étude menée aux Etats-Unis montre que le cortex diminuerait plus rapidement chez les enfants qui utilisent beaucoup les écrans.(3) Une tribune publiée dans la presse par le CoSe lance l’alerte: « En ce qui concerne les grands enfants et les adolescents, les études confirment le lien entre exposition aux écrans et troubles du sommeil (Hale 2015; Ben Carter 2016, Yland 2015; Beyens 2018); et les troubles de l’attention et l’hyperactivité (Zimmerman 2007: 1000 enfants; Ra 2018 : 2587 adolescents) ; et les baisses des résultats scolaires (Zimmermann 2005 : 1800 enfants de 6-7 ans; Poulain 2018: 850 adolescents: Walsh 2018: 4524 enfants de 8-11 ans) ». Les deux orthophonistes citées plus haut se posent même la question sur le lien entre la baisse chronique des résultats PISA et la surexposition aux jouets numériques dits « interactifs » et « éducatifs ».(4)

Malgré ces mises en garde, l’Institut Montaigne, dont « Libération » dit que le Ministre était proche(5), publie en 2016 « Le numérique pour réussir dès l’école primaire », rapport dirigé par Henri de La Croix de Castres, à l’époque PDG d’AXA. Ce rapport observait qu’en France « une personne sur cinq ne maîtrise pas les savoirs fondamentaux, c’est un constat d’échec pour notre pays, s’il ne parvient pas à sortir de cette spirale négative. ». Les rapporteurs pensent que c’est le « Le numérique (qui) portera remède aux grandes défaillances de notre système éducatif ». L’emphase doit être mise selon eux sur le primaire…

La science de l’éducation

La préoccupation principale d’une honnête réforme de l’éducation, fidèle aux valeurs de la République, devrait être comment allumer l’étincelle de la raison des enfants et comment permettre le plein développement de leur potentiel humain ? C’est une question trop grande pour la reléguer aux sciences cognitives et à leurs enquêtes sur les fonctions mentales de l’individu ou aux chercheurs en intelligence artificielle.

Le poète allemand Friedrich Schiller, créateur de « L’Ode à la joie », fait citoyen français par décret de l’Assemblée législative du 26 août 1792(6), propose dans la « Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme » une méthode scientifique, mais non chiffrée, pour l’éducation de la raison. Schiller étudie de près les ressorts intellectuels et émotionnels de l’être humain et constate que la raison, base de la liberté individuelle et politique, est le résultat d’une harmonie subtile entre l’émotion et l’intellect. Une éducation qui viserait uniquement le développement cognitif de l’être humain, mais pas l’éducation sentimentale, créerait des « barbares ». A l’opposé, une vie émotionnelle complètement libérée et non guidée par l’intellect, donnerait des « sauvages ». L’éducation étant une affaire politique, il donne pour exemple la Révolution française avec d’un coté les nobles dressés et intellectuellement performants, mais émotionnellement et moralement barbares et de l’autre coté le peuple peu instruit, connecté à ses émotions, mais qui, par manque d’éducation, restent sauvages. Selon Schiller, une nation qui veut atteindre la liberté politique doit se concentrer d’abord sur l’éducation esthétique de sa population et dans ses écrits, qui devraient figurer aujourd’hui dans le curriculum des professeurs stagiaires, il explique le fonctionnement de la raison et les moyens artistiques qui peuvent être mis en place pour l’allumer et la developper. Si vous cherchez les moyens pour faire une éducation républicaine, elle est ici, chez Schiller et chez son contemporain Guillaume de Humboldt, théoricien de l’éducation et ministre prussien de l’éducation.

Les sciences cognitives – coté philosophique

A l’opposé de la philosophie de Schiller, le ministère de l’Education nationale a choisi de baser l’école de demain sur les sciences cognitives(7). Il faudra encore nous expliquer comment la philosophie des sciences cognitives permettra de transmettre les valeurs de la République. 

Dans le livre « Introduction aux sciences cognitives » Daniel Andler retrace leur source dans la naissance de la logique moderne et dans la préhistoire de l’ordinateur. On y apprend que sciences cognitives et intelligence artificielle sont intimement liées, car les deux considèrent que l’intelligence est une affaire de traitement automatisé de l’information et elles sont apparues au même moment.

Les sciences cognitives ont comme ambition de décrire d’une manière scientifique la vie mentale de l’individu, mais confondent souvent esprit et cerveau et acceptent uniquement une différence de degré entre l’homme et l’animal. Tel Aristote le fait dans « De l’âme », elles saucissonnent l’individu dans les fonctions et les processus qui constituent sa vie mentale en faisant croire que décrire ces fonctions équivaudrait à comprendre la pensée humaine. Ainsi, elle se préoccupent de la perception, de l’attention, de la mémoire, de la motivation etc. Ces différents processus sont censés travailler de manière à mettre en relation des représentations selon des algorithmes, à l’image des programmes informatiques. « Les processus sont ceux que la logique qualifie d’effectifs: ils sont principalement réductibles à un petit nombre d’opérations primitives dont l’exécution par une machine va de soi (…); ils s’identifient donc à l’ensemble des « recettes » – procédures descriptibles sans ambiguïté er réalisables en un nombre fini d’étapes élémentaires, de l’ordre du réflexe. ».(8)

La question du langage informatique et de son absence d’ambiguïté est centrale : les cognitivistes croient qu’il existerait un langage non-ambigu qui pourrait parfaitement représenter les processus de la pensée humaine. Est-ce que ce langage serait la mathématique, le langage musical, le français ou bien les calculs logiques ? Peu importe, car la question est mal posée. Ce problème ressemble à celui sur la quadrature du cercle: tel un cercle qui ne pourra jamais être représenté par des rectangles, même en les multipliant, la réalité de la nature et de la pensée humaine ne pourront pas être transcrites en un langage et un système limité et automatisé, quel qu’il soit. Pourtant les chercheurs s’entêtent.

En ce qui concerne l’ambiguïté, on a eu un aperçu de son importance à travers l’exemple du bébé : l’espace d’ambiguïté qui se crée dans la rencontre avec l’autre et avec l’univers est fondamentale pour son développement. On peut généraliser ce constant pour tous les âges. En effet, pour se construire et pour dire la réalité du monde, l’enfant emploie bien des langages et des symboles, mais dans le dialogue avec ses parents ou professeurs, l’essentiel n’est pas dans l’information émise et réceptionnée, l’essentiel se trouve dans le processus de pensée. Sa créativité est éveillée dans le dialogue de regards, de sons et de mots qui changent sans cesse, dans l’ambiguïté d’une blague ou d’une surprise, dans l’ambiguïté de l’ennui qui fait que l’enfant découvre ses ressources intérieures ou bien dans l’ambiguïté qui précède la découverte des lois de l’univers qui le surprennent et le font sourire.

La même question se pose pour le scientifique. La réalité du monde physique sera toujours là pour remettre en cause la perfection de son système mathématique. Il sera toujours confronté à une différence, ne serait-ce qu’infiniment petite, entre son modèle de symboles mathématiques et le monde réel. C’est en s’affrontant à ce décalage, à cette ambiguité et en cherchant à l’éliminer, qu’il découvrira un nouveau langage et de nouvelles lois.(9) Tel Platon le montre dans ses dialogues, cette démarche scientifique fait usage de l’introspection, car le scientifique remet en cause ses axiomes afin de faire élever ses opinions au rang d’idées.

Face aux idées, les sciences cognitives font figure du lit de Procuste : elles coupent les pieds des idées qui dépassent le domaine des langages logiques et des processus cérébraux. Le président du conseil scientifique du ministère, M. Dehaene l’annonce clairement: « Les sciences cognitives contemporaines, par la dissection systématique qu’elles pratiquent de nos algorithmes mentaux et de leurs mécanismes cérébraux, revisitent le célèbre adage socratique « Connais-toi-toi même ». Aujourd’hui, il ne s’agit plus de pratiquer l’introspection, mais de mieux connaître la subtile mécanique neuronale qui engendre nos pensées, afin de mieux la maîtriser et de la mettre au service de nos goûts et nos besoins ».(10)

En cherchant à décortiquer la mécanique cérébrale, qui se présente comme une suite d’impulsions neuronales, d’associations d’informations ou de symboles, la matière de travail des sciences cognitives ne sera pas l’univers réel infini, mais les symboles et les informations qui transitent le cerveau. Le code, le langage, le symbole deviennent des objets en soi, plus réels que la réalité.

Sciences cognitives dans la classe

Cette philosophie est la nouvelle tendance dans l’éducation nationale. Pas un seule formation de professeurs sans faire un clin d’oeil aux neurosciences et aux sciences cognitives, pas un seul chapitre du livre-programme de Jean-Michel Blanquer sans se référer aux « scientifiques ».(11) Le Conseil scientifique, cet outil crée par le Ministre pour orienter la politique, est marqué par la présence de cogniscientifiques et neuroscientifiques. Des expérimentations sont déjà à l’oeuvre à travers les « cogni’classes » et les projets de l’association « Agir pour l’école ».

Quel est l’effet de l’application de cette philosophie dans les écoles ? Les écrits de Jean Michel Blanquer, de Stanislas Dehaene, président du Conseil scientifique et ceux de Jean-Luc Berthier, promoteur des « cogni’classes » nous en donnent un aperçu.

Si jusqu’à maintenant la liberté pédagogique permettait au cours d’être un espace ouvert à l’imprévisible et à l’ambiguité de l’échange professeur – élève, l’application de la philosophie des sciences cognitives risque d’y mettre fin. Avec le but affiché d’élever le niveau des enseignants, le cours sera guidé par des protocoles et découpé en processus à réaliser dans un certain ordre avec le but d’entraîner telle ou telle compétence de l’élève. Il ne s’agira plus de transmettre des savoirs et du sens, mais d’entrainer les élèves pour réaliser des tâches et organiser des informations. Le tout sera mesuré par des tests.

Un autre effet sera la déconnexion de la réalité : la réalisation des tâches demandées par le professeur et le traitement de l’information tiendront la place de la démarche qui vise à confronter les opinions à la réalité. Dans le livre dirigé par Jean-Luc Berthier » « Les neurosciences cognitives dans la classe », fondateur du projet « cogni’classes », qui selon « Télérama » engage déjà cent mille élèves, (12)on montre comment les cognitivistes voient la compréhension : « Comprendre repose sur la connaissance précise d’éléments stockés en mémoire sémantique à long terme ainsi que sur l’association entre des informations disponibles dans l’environnement. C’est le cas d’un texte, d’un problème, d’une formule, etc. ». Pour corriger les erreurs de l’élève, on nous présente la théorie du système 1, 2, 3 qui consiste à installer un nouvel algorithme dans le cerveau de l’élève dans le « système 2 », pour que, grâce à son « système 3 » il ne répète plus les erreurs faites par les mauvais automatismes de son « système 1 ». En somme, apprendre, c’est résister aux mauvaises habitudes de pensée crées par des connexions neuronales anciennes et installer de nouveaux chemins neuronaux. On comprend que pour être un bon élève, on n’a pas besoin de chercher la vérité, ni de chercher les causes des choses, on a uniquement besoin d’appliquer le bon algorithme au bon moment pour obtenir, tel un ordinateur, le bon résultat.(13)

Concernant la vie émotionnelle, on a du mal a voir comment inspirer l’élève vers quelque chose de plus grand, comment lui transmettre des valeurs comme l’altruisme, la tolérance, la fraternité, le sacrifice de soi, l’envie de liberté, quand sa vie émotionnelle est uniquement considérée du point de vue de la gestion du plaisir. Dans le livre du président du Conseil scientifique, « Apprendre !», l’apprentissage est vu comme une fonction au service de la survie et boostée par les récompenses et la sécrétion de dopamine. « Les neurosciences de la motivation sont extrêmement claires: pour avoir envie de faire une action, il faut anticiper qu’elle conduira à une récompense, laquelle peut-être directe (nourriture, sexe, confort) ou cognitive (un gain d’information).» (14)

Comment transmettre une culture républicaine, alors que les valeurs sont remplacées par des « values »? Emmanuel Brassat, professeur de philosophe et formateur d’enseignants dans l’académie de Versailles, montre comment l’orientation en matière d’éducation n’est plus faite sur la base de choix politiques guidés par des valeurs, mais par la mécanique froide de la « governance » acéphale (expression de l’emprise financière sur la société). Ainsi, au lieu de dispenser des enseignements qui donnent du sens et des valeurs aux individus, choses non-quantifiables, on installe des compétences et des « values » quantifiables. L’individu sera découpé en de petits morceaux fonctionnels et on mesurera et on augmentera le score de sa motivation, de son attention, de sa réactivité et de son « mindfulness ».

Le savoir se fait ainsi remplacer par les compétences. Dans le paradigme des compétences, l’enjeu de l’éducation n’est plus celui de donner du sens aux connaissances et de transmettre des savoirs pour renforcer des individus souverains, habités par des valeurs, mais d’entraîner des compétences nécessaires plus tard pour s’insérer sur le marché du travail. Le travail humain de l’élève est découpé, comme celui des travailleurs dans les entreprises, dans ses morceaux constituants et le rôle du professeur est celui du manager qui prescrit des recettes pour réaliser des tâches. L’élève est constamment évalué et doit valider des centaines de compétences du type « utiliser la racine carrée pour résoudre des problèmes », « isoler des informations simples dans un texte court narratif », « savoir identifier les formes de discrimination ».

Les robots et GAFAM à l’école

« (..) Mes collègues sont dépitées car elles ont l’impression d’être uniquement des robots qui ne font que faire répéter aux enfants et ont surtout l’impression que cela va plutôt dégouter tout le monde (enfants et enseignants)»(15). Voici une réaction de participants à la récente expérimentation menée par l’association proche de l’Institut Montaigne « Agir pour l’école ». Le journal « Libération » a également contacté des participants et a rapporté leur impression d’être « dépossédés de leur marge de manoeuvre et réduits à une rôle d’executants »(16). Les journalistes Sylvain Mouillard et Marie Piquemal racontent comment les élèves n’avancent pas et un conseiller pédagogique proche de la retraite admet même que « les tests sont faussés. Par exemple les élèves qui ne passent pas au niveau supérieur ne sont pas évalués ». Cette expérience inspirée par des recherches en neurosciences montre le risque de robotisation de l’acte enseignant par des protocoles strictes, comme dans les entreprises.

L’étape suivante de la robotisation est l’introduction de l’intelligence artificielle. Au lieu de progresser sous le regard bienveillant de son professeur, l’élève en difficulté pourra recevoir l’aide personnalisée de Jules, le chatbot du CNED mis en place pour le dispositif « devoirs faits ».(17) Le robot Jules peut répondre de manière « personnalisée » aux questions de l’élève et peut remplacer une partie de son contact avec les adultes. Christophe Cailleaux affirme que “cette mesure n’a été soutenue par aucune création de postes et l’avatar Jules est là pour pallier ce léger problème”. (18). Le dispositif « devoirs faits » s’adresse aux élèves les plus en difficulté…

L’assistant Jules nous fait penser à ce qui se fait dans ces grands fonds spéculatifs que sont devenues les grandes universités comme Harvard qui était dotée en 2017 d’un fond d’investissement d’une trentaine de milliards de dollars .(19) Dans les universités modernes, la pression financière fait que les professeurs sont d’abord remplacés par des tuteurs sous-qualifiés et ensuite par les intelligences artificielles qui les aident à gérer la multitude d’étudiants.(20)

Mais comment fonctionne au juste l’intelligence artificielle (IA) ? Dans un colloque, deux chercheurs de l’Association des technologies de l’information pour l’éducation et la formation nous éclairent.(21) Il y a deux types d’IA: la sémantique et le deep-learning. La IA sémantique fonctionne grâce à la transformation du langage humain en un langage simplifié compris par l’ordinateur: il faut transformer le discours dans des phrases sujet-prédicat-objet pour éliminer la complexité et l’ambiguité et pour pouvoir ainsi demander à la machine de faire des recherches à partir de mots-clés. Facebook, par exemple, contient un tel algorithme. Le deuxième type d’IA, le deep-learning est plus proche de la réalité, car les réseaux de neurones peuvent adapter leurs algorithmes et reconnaître des lettres, des objets, des messages. Ces programmes ont besoin de s’entrainer sur des bases de données très importantes (le big data).

Dans le futur, les chercheurs préconisent des IA qui pourront identifier les élèves à risque d’échec scolaire, avant que celui-ci survienne, à l’image de la police des Etats-Unis dont l’appli PredPol prétend prévoir les crimes. Il y a également la possibilité que chacun d’entre nous bénéficie dans le futur d’un aimable conseiller artificiel personnalisé qui connaîtra nos compétences. Les programmes informatiques pourront également superviser la motivation, la réactivité et noter l’élève même pendant le processus d’apprentissage. Pour finir, mentionnons l’usage de l’oculométrie et de la reconnaissance vocale comme chantiers de l’éducation du futur.

La mobilisation du ministère de l’Education sur ce sujet est très importante. Un incubateur de startups a été crée à l’intérieur même du ministère nommé “Lab 110 bis”. Il doit « disrupter » de l’intérieur l’Education nationale en soutenant les EdTech, ces entreprises du marché de l’éducation. Depuis 2019 le plan P2IA le Partenariat d’innovation et intelligence artificielle, a ouvert l’argent public, les portes de l’école et les bases de données aux startups comme LaLiLo, un programme intelligent qui aide à enseigner la lecture d’une manière personnalisée. Lalilo, basée à San Francisco et à Paris, qui n’est qu’un exemple parmi d’autres, a levé en 2019, 5 millions d’euros et se lance maintenant à la conquête du marché de l’éducation anglophone.(22)

L’enjeu financier du marché de l’enseignement est considérable, c’est pour cela que les EdTech ont crée des fonds d’investissement pour financer des startups. Le plus gros en France est « Educapital » doté de 45 millions d’euros par Hachette, Bayard, la famille Leclerc, Xavier Niel. Les dirigeants du fonds ont, bien sûr, des profils proches de l’éducation: une entrepreneuse, un ancien trader chez Crédit Agricole et une ancienne de la Banque Publique d’Investissement qui siège d’ailleurs aujourd’hui au Conseil national du numérique pour veiller à orienter la politique d’état.(23)

Fort de son patriotisme économique et de son engagement social, le Ministre déclarait lors de l’inauguration de « Educapital », au siège de la compagnie, une ancienne école:

« Vous aurez au cours des années qui viennent une équipe gouvernementale qui va aller évidemment dans le sens du développement des ces EdTech. (…) Il vous faut des règles du jeu qui fassent levier pour votre action. Je vais travailler en ce sens, car c’est l’intérêt général et c’est l’intérêt de nos élèves ».(24)

Les startups poussées par leurs investisseurs, sont très friandes d’avoir accès à la mine d’or que constitue la plus grande base de données sur les mineurs que détient l’Education nationale. Un Comité d’éthique pour les données d’éducation à été crée par le ministère de l’Education avec à l’intérieur des chercheurs-entrepreneurs comme Aurélie Jean et avec comme mission de réguler l’accès aux données. Dans son rapport on apprend que les données de l’éducation « constituent une véritable mine pour la recherche et l’innovation, tant pour les acteurs publics que privés, qu’ils soient nationaux ou internationaux dans le but de développer des ressources éducatives. »(25)

Les GAFAM s’intéressent également de près à l’Education nationale qui, face aux Etats-Unis présente l’intérêt d’être très centralisée et d’offrir des contrats énormes. Amazon fournit au CNED le programme « Blackboard Collaborate », utilisé pendant le confinement par la France entière à travers « Ma classe à la maison ». Les évaluations nationales sont également hébergés en partie par Amazon, notamment par OAT, spécialiste de l’évaluation en ligne.(26). Microsoft a placé le système d’exploitation« Windows » sur les ordinateurs des établissements scolaires.

Les petites startups françaises et les GAFAM ne sont pas si éloignées, tel qu’on pourrait le penser. Le réseau des EdTech françaises et des GAFAM sont en fait les mêmes. Par exemple, le lobby des grandes entreprises de la EdTech en France sont « Tech in France » et AFINEF (Association française des industriels du numérique, de l’éducation et de la formation). Dans l’ AFINEF on trouve Microsoft et dans Tech in France on trouve Oracle, une star de la Silicon Valley.(27)

Pour finir, nous avons du mal à comprendre où se place la fonction des valeurs dans le cerveau de l’enfant et comment stimuler les circuits neuronaux du républicanisme et inhiber ceux de la radicalisation. Nous avons du mal à voir à travers quelle application on pourra entrainer nos enfants à être plus républicains et ouverts au dialogue d’idées et comment les investisseurs internationaux seront motivés à promouvoir ces valeurs. Egalement, nous avons du mal à comprendre de quelle compétence en action il s’agit quand on rend les gens plus humains et on enseigne les valeurs universelles de la République : la liberté, l’égalité et la fraternité. 

Trois citations :

Jean Jaurès, “Lettre aux instituteurs” :

« Il faut leur montrer la grandeur de la pensée ; il faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force, car c’est par lui que nous triompherons du mal, de l’obscurité et de la mort. Eh quoi ! Tout cela à des enfants ! Oui, tout cela, si vous ne voulez pas fabriquer simplement des machines à épeler(…) Je dis donc aux maîtres pour me résumer, lorsque d’une part vous aurez appris aux enfants à lire à fond, et lorsque d’autre part, en quelques causeries familières et graves, vous leur aurez parlé des grandes choses qui intéressent la pensée et la conscience humaine, vous aurez fait sans peine en quelques années œuvre complète d’éducateurs.»

Guillaume von Humboldt,  “L’éducation de l’homme” :

« Le but ultime de notre existence consiste à donner au concept d’humanité, grâce à notre propre personnalité, aussi au cours de notre vie qu’après celle-ci, par les traces que nous laisserons de notre action vivante, le plus grand contenu possible; cette fin ne se réalise que par la connexion de notre moi et du monde afin qu’ils exercent réciproquement l’un sur l’autre une action générale, fructueuse et libre. »

Guillaume von Humboldt, “Quelques réflexions sur le plan de mise en place du système scolaire lituanien”.

« Toutes les écoles prises en charge non pas par une certaine classe sociale, mais par toute la Nation, ou bien par l’Etat, doivent uniquement viser l’éducation générale de l’homme – les besoins de la vie ou de tel ou tel métier, doivent être acquis séparément et après l’accomplissement de l’enseignement général. Si l’on mélange les deux, l’éducation devient impure et on n’obtient ni des êtres humains accomplis, ni des citoyens de différentes classes accomplis. Ces deux types d’éducation – la générale et la spécialisée – sont régies par des principes différents. A travers la générale c’est la puissance, c’est à dire l’Homme lui-même, qui est ciselée et organisée; à travers la spécialisée, il doit uniquement obtenir des compétences en vue de leur utilisation. » (Traduction de l’auteur)

Notes:

1 Elsa Job-Pigeard et Carole Vanhoutte « Le conditionnement numérique des jeunes enfants » dans « Critiques de l’école numérique », Paris, Edition L’échappée, 2019, p 43 ;

2 https://www.franceinter.fr/emissions/le-telephone-sonne/le-telephone-sonne-06-juin-2017

3 https://www.francetvinfo.fr/sante/drogue-addictions/video-les-drogues-du-numerique_4097277.html

4 CoSe « Tribunes » dans « Critiques de l’école numérique » ;

5 https://www.liberation.fr/france/2017/06/07/education-le-liberal-institut-montaigne-maitre-a-penser-de-macron_1575198

6 Ici sa réaction, après avoir reçu le diplôme 6 ans plus tard : « L’honneur qui m’échoit par l’attribution de ce titre de citoyen français n’est dû à aucun autre mérite qu’à celui de mes idées qui ont adopté de tout cœur la devise des Français et si nos concitoyens d’outre-Rhin agissent toujours conformément à cette devise, je ne saurai pas de plus beau titre que celui d’être l’un des leurs. Le long délai qui s’est écoulé entre la confection de mon diplôme de citoyen et le moment présent me met dans quelque embarras pour adresser mes remerciements à ce sujet, car plus aucun de ceux qui ont signé la loi et le diplôme n’est encore en vie aujourd’hui .» source:  https://journals.openedition.org/rgi/1028

7 Jean-Michel Blanquer « L’école de demain : propositions pour une Education nationale rénovée », Paris, Odile Jacob, 2016 ;

8 Introduction aux sciences cognitives sous la direction de Daniel Andler, Paris, Gallimard, 1992 ;

9 Livre intéressant à lire qui retrace les étapes mentales de quelques grandes découvertes : Pierre Bonnefoy, « Les principes NON-mathématiques des sciences », Paris, Institut Schiller, 2019 ;

10  Stanislas Dehaene, « Apprendre ! Les talents du cerveau, le défi des machines », Paris, Odile Jacob, 2018 ;

11 J. M. Blanquer op. cit.;

12 https://www.telerama.fr/enfants/ecole-les-enseignants-ne-peuvent-plus-ignorer-les-decouvertes-sur-le-cerveau-6679876.php

13 J-L Berthier, G Borst, M. Desnos, F. Guilleray, « Les neurosciences cognitives dans la classe » Paris, ESF sciences humaines, p.115 ;

14 S. Dehaene op. cit. p. 262 ;

15 https://ecolededemain.wordpress.com/2018/03/26/les-eleves-de-maternelle-ne-sont-pas-des-robots/

16 « Lecture : «Agir pour l’école» sème la discorde par sa méthode https » Par Sylvain Mouillard et Marie Piquemal : https://www.liberation.fr/france/2019/01/22/lecture-agir-pour-l-ecole-seme-la-discorde-par-sa-methode_1704697

17 https://www.cned.fr/le-cned/services-aux-etablissements-scolaires/avatar-jules-devoirs-faits

18 Christophe Cailleaux, La EdTech à l’assaut de l’éducation dans “Critiques de l’école numérique”, p. 94 ;

19 https://www.lesechos.fr/finance-marches/marches-financiers/lelite-des-universites-americaines-tres-investie-dans-les-hedge-funds-963209

20 https://www.letudiant.fr/educpros/actualite/les-universites-americaines-de-plus-en-plus-friandes-d-intelligence-artificielle.html

210 Journée « Intelligence artificielle », France Éducation international, https://www.youtube.com/watch?v=rykrT4-MdjQ&feature=emb_logo

22 « La startup Lalilo lève 5 millions d’euros pour sa solution de lutte contre l’échec scolaire » https://www.frenchweb.fr/la-startup-lalilo-leve-5-millions-deuros-pour-sa-solution-de-lutte-contre-lechec-scolaire/383992

23 Sources: https://www.educapital.fr/portraits et Christophe Cailleaux « La Edtech à l’assaut de l’éducation » dans « Critiques de l’école numérique, Edition L’échappée, Paris, 2019;

24 Christophe Cailleaux, « La Edtech à l’assaut de l’éducation » dans « Critiques de l’école numérique » p. 81 ;

25 Comité d’éthique pour les données d’éducation, Avis n.2020-1 ;

26 Emma Donada «Les «évaluations nationales» des élèves sont-elles stockées par Amazon ? », Libération, https://www.liberation.fr/checknews/2018/09/26/les-evaluations-nationales-des-eleves-sont-elles-stockees-par-amazon_1681152 ; Matthieu Périsse, « Dans l’Education nationale, le confinement révèle un numérique noyauté par le privé », https://www.mediapart.fr/journal/france/050520/dans-l-education-nationale-le-confinement-revele-un-numerique-noyaute-par-le-prive-edition-pas-finie-mais ;

27 Source: leurs sites internet et Christophe Cailleux op. cit.